De la cryptographie dans l’Histoire - épisode 1 : Yamamoto

Préambule

Storify est mort, vive le blog !

Cet article et le suivant ont été publié sous forme de fil de tweets, lui-même regroupé par feu storify.com en Tweet story. Pour faciliter l’exploration via des moteurs de recherche, je les re-publie sous forme de billet.

Comment la cryptographie a tué Isoroku Yamamoto

On commence par deux petits rappels, l’un sur Yamamoto et l’autre sur la cryptographie 1 (rapide !)

Yamamoto

Isoroku Yamamoto est le héros de toute l’armée japonaise, commandant en chef de la Marine.

Il a conçu l’attaque de Pearl Harbor (mais pas responsable du timing qui en a fait une trahison en droit international 2 3).

Donc, Yamamoto, en plus de ses états de service brillants, est aussi champion d’échecs de la marine et excellent au poker. Il a voyagé beaucoup dans le monde, a fait des études à Harvard et a même été attaché militaire à Washington dans les années 20.

Brillant stratège, adepte des attaques aéroportées très agressives (cf. Pearl Harbor donc), idolâtré par ses hommes.

Voici pour le personnage lui-même, inutile de préciser que les Américains le détestent pour Pearl Harbor, ne pouvant pas savoir que Yamamoto avait prévu que l’attaque ne commence qu’après la déclaration de guerre mais les circonstances (à l’ambassade japonaise à Washington — ça mérite un billet oui) en ont décidé autrement.

Yamamoto

Cryptographie

Je vais essayer de ne pas entrer trop dans les détails (Midway, n’oubliez pas !) mais un peu.

Le système japonais de l’époque au niveau stratégique s’appelle JN-25 pour les Américains et “D” puis “RO” pour les Japonais. C’est un code (oui, dans les temps anciens ça s’appelait un “code” ou “nomenclateur” par opposition aux “chiffres”).

C’est en gros un dictionnaire, contenant des phrases & des mots et leur équivalent en « mots » de 5 chiffres. Par exemple, dans une édition “94807” représente “3F”, “31614” et “42007” représentent “3F⚐” (whatever that means). En soi la sécurité est relativement faible donc ce système est protégé (sur-chiffré donc) par une clé additive (un ensemble de mots de 5 chiffres « aléatoires » ajoutés par addition sans retenue (un XOR / OU exclusif quoi) :

73535 ⨁ 92745 => 65270

Ça permet de rester sur des groupes de 5 chiffres. On y ajoute généralement un ou plusieurs groupes « indicatifs » pour donner le numéro du message, la clé additive utilisée, etc.

JN-25

Il est important de préciser que ce sont les Britanniques de Bletchley Park (GH&CS) et leurs divers bureaux dans le monde qui ont commencé la lourde tâche de reconstituer le JN-25).

Les “chiffres” par opposition aux “codes” travaillent lettre par lettre.

On continue

Le système JN-25 était changé à peu près tous les 6 mois, rendez vous compte, ça faisait distribuer — sans Internet ! — environ 2 000 000 d’exemplaires d’un document énorme, le tout sur l’étendue de l’avancée de l’armée japonaise.

La clé additive était changée si possible tous les mois mais souvent moins que ça (ai-je déjà mentionné Midway ?)

Les aléas de la guerre, de l’avancée des troupes japonaises, des victoires & défaites compliquait cette distribution bien évidemment. De plus, les erreurs de procédures voire de chiffrement compliquaient l’usage pour les Japonais (et aidaient les Américains !).

Campons le sujet : nous sommes au printemps 1943, les Japonais viennent de se faire jeter de Guadalcanal et les attaques aériennes des Américains touchent les approvisionnements. Yamamoto décide d’aller remonter le moral aux troupes dans les îles Salomon, notamment sur l’île de Bougainville. Il faut bien évidemment avertir les différentes bases et donc diffuser la planification. Quoi de mieux que le plus secret des codes pour diffuser cette information ?

Le JN-25 est donc utilisé pour chiffrer et protéger cette information vitale et hautement confidentielle.

La clé additive a été changée récemment, le 1er avril (si si) mais elle est déjà largement reconstituée et introduite sur des cartes dans les machines mécaniques IBM (et oui, déjà) utilisée par les cryptanalystes.

Quelques semaines avant, les Américains avaient intercepté le sous-marin I-1 et récupéré une partie de ses documents dont des éléments de la clé additive courante pour le JN-25. Can you see it coming folks? #oops

Les différents cryptanalystes de l’armée US s’échangeant leurs informations, le texte est rapidement décrypté et quelques éléments manquants sont rapidement ajoutés et le message traduit en anglais.

Les lieux sont pré-encodés par des groupes de lettres, plus pratiques : RR = Rabaul, RXZ = Ballale Island, etc.

Yamamoto étant extrêmement ponctuel, les Américains ont quasiment minute par minute le programme et les lieux de passage de l’amiral japonais. Se pose maintenant le dilemme de la vie pour l’amiral Chester W. Nimitz.

Il doit décider en fonction de ce qu’il sait de Yamamoto et ce qui pourrait résulter de sa mort pour les Japonais le tout balancé avec ce que ça pourrait engendrer en terme de perte cryptographique si les japonais comprennent comment ils ont été au courant. La zone est gérée par l’amiral William F. Halsey et Nimitz est son chef direct.

« Un tien vaut mieux que deux tu l’auras » va prévaloir mais Nimitz va quand même préparer une histoire « plausible » 4 comme couverture pour limiter les dégâts pour les cryptanalyste. L’arrêt de mort est scellé, reste à l’exécuter.

Le 17 avril 1943 se prépare le plan de bataille. Pour minimiser les risques, il est décidé une interception en vol plutôt qu’à terre. Le souci est que la base la plus proche est Guadalcanal, presqu’en limite de portée du P-38 Lighting. Ils décident de l’intercepter à 35 miles de la base pour éviter les chasseurs à terre, l’avion ayant déjà au moins 6 chasseurs d’escorte, les Zeros. Tout le plan s’appuie sur la ponctualité légendaire de Yamamoto.

Route suivie

Le lendemain 18 avril 1943 à 7:25 (heure US), 18 P-38 décollent de Guadalcanal. 35 min plus tard à 700 miles l’avion de Yamamoto décolle, parfaitement à l’heure. Après 2h 9 min de vol au raz des vagues dans un silence radio total en contournant les îles Munda, Rendova et Shortland, à 5 miles devant, apparaissent les avions du convoi.

Le timing est parfait.

— « Bogey. Ten o’clock high » lance le Lieutenant Doug Canning. 14 P-38 montent à 20 000 pieds pour s’occuper de l’escorte. Le capitaine Thomas G. Lanphier Jr. et son wingman Lt. Rex. T. Barber montent et atteignent l’avion de Yamamoto qui tente de s’échapper au dessus des arbres. Lanphier détruit un des Zeros de l’escorte et tire plusieurs rafales sur le bombardier. Le moteur droit puis l’aile prennent feu. Au moment où Lanphier arrive à portée du mitrailleur arrière, l’aile droite s’arrache et le bombardier plonge. Son équipier détruit le deuxième bombardier Mitsubishi. Les deux s’échappent à 20 000 pieds rapidement et repartent vers la base d’Henderson Field à Guadalcanal. Tous sauf un rentreront sains et saufs.

À Rabaul, le corps de Yamamoto, retrouvé calciné sur son siège, est soigneusement retiré de la carcasse et solennellement incinéré selon la tradition japonaise. Le 21 mai 1943, le présentateur de la radio japonaise annonçant le décès de Yamamoto est presqu’en larmes. Le coup porté à la nation japonaise est immense. Son successeur déclara sa perte comme insurmontable.

L’urne avec ses cendres est enterrée avec les honneurs nationaux au Hibiya Park à Tokyo le 5 juin 1943.

Pour éviter de donner trop de publicité et surtout d’éviter des questions sur le comment, les Américains ne parlèrent pas de cette victoire chez eux et seuls les rapports venant des journaux japonais furent diffusés.

L’information finit par filtrer mais plus tard et sans trop de détails. Apparemment, même ceci n’atteignit pas l’État-major japonais et le changement d’édition pour le JN-25d au mois d’août semble avoir été prévu.

Le gouvernement américain a même failli faire jouer le Espionnage Act de 1917 pour éviter les sorties dans la presse.

Voici comment la cryptographie a joué un rôle majeur dans la fin du génie de Pearl Harbor le 18 avril 1943.

Références

Notes

  1. La vraie cryptographie, rien à voir avec les crypto-monnaies, qui reposent plus sur des preuves de travail avec divers hachages.

  2. On verra sans doute Pearl Harbor dans un autre billet.

  3. Il faudra aussi en faire un sur la bataille de Midway parce que les avancées cryptanalytiques à cette période ont permis la mort de Yamamoto.

  4. Ladite couverture est de faire croire que des indigènes de Rabaul ont renseigné les Australiens qui surveillent les côtes et recueillent des informations, ceux-ci ayant la réputation de renseignements de haute qualité.

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